Belle du Houblon

La sirène des Honnelles

Nathalie Eloir (Brasserie de l’Abbaye des Rocs)

Enfant, elle a vu brasser plus souvent qu’à son tour. C’est pourquoi Nathalie Eloir a opté pour des études d’ingénieur en construction plutôt que d’ingénieur brasseur. Une Montagnarde née dans la bière ? La Brasserie de l’Abbaye des Rocs, première microbrasserie en date de Belgique, ne pouvait laisser partir son enfant.

Son grand-père du côté maternel était brasseur. Un vrai de vrai, selon Nathalie Eloir. « Il disait que brasser était un métier. Selon sa définition, une bonne bière devait être claire et stable, avec un beau col de mousse. Mon père était employé. Après ses heures de travail, il touillait dans les casseroles pour faire sa propre bière. Chaque week-end, il nous entraînait vers une brasserie différente pour y observer leur manière de procéder. Dans son hobby, il voyait la bière comme le résultat d’une recette de cuisine. Dès qu’il avait concocté quelque chose, il allait le montrer à mon grand-père. “C’est dégoûtant” disait invariablement celui-ci. »

En 1979, Jean-Pierre Eloir avait mis sa première bière plus ou moins au point. Il demanda aux accises une dérogation pour pouvoir la brasser en petite quantité. C’est ainsi que la Brasserie de l’Abbaye des Rocs devint officiellement la première microbrasserie de Belgique quand l’autorisation de brasser moins de 10.000 hectolitres lui fut accordée. Beaucoup moins, en fait. « Au début, il brassait cinquante litres tous les quinze jours. Quand je suis partie étudier, mon père souhaitait que je m’inscrive en brasserie. J’avais déjà assez vu brasser pendant toute mon enfance et j’ai choisi de devenir ingénieur en construction. Comme je n’ai pas trouvé immédiatement du travail après mes études, j’ai aidé mon père à la brasserie. Et je l’ai fait avec plaisir ! Finalement, j’ai réalisé que c’était quand même une terrible chance d’être son propre patron. On ne vit qu’une fois, pas vrai ? Comme j’étais déjà ingénieur, j’ai obtenu le diplôme d’ingénieur brasseur à Louvain-la-Neuve en une seule année supplémentaire. »

Partenaire dans le crime

En 1996, Nathalie et son père brassaient ensemble 1000 hectolitres. Trois ans plus tard, la production était multipliée par trois. « Même si nous avons réussi à jouer le coup pendant quinze ans, mon père et moi ne savions pas collaborer. Ma mère a également travaillé à la brasserie. Avec elle, tout allait bien. Mon père et moi sommes très différents. Si je voulais aller dans une direction, il cherchait un autre chemin. Il y a neuf ans, ma mère a dit à mon père : “C’est la brasserie ou moi.” Il avait alors soixante ans et il a choisi ma mère. » (Rire) Depuis lors, la brasserie est aux mains de Nathalie et Georges Levecq, son partenaire dans le crime.

Comme le camion avec les bouteilles ne semble pas vouloir arriver, il n’y a pas moyen d’embouteiller. Georges tient avec plaisir compagnie à sa belle du houblon pendant l’interview. Il n’arrive pas souvent qu’un couple partage l’amour, les joies et les peines et la chaudière de brassage. Et que le plaisir de vivre et travailler ensemble s’exprime aussi spontanément. Mystérieuse, profonde et pleine de finesse. Corsée et sévère. Pleine de caractère et de singularité. Laquelle de ces trois descriptions convient-elle le mieux à la femme aux manettes de la Brasserie de l’Abbaye des Rocs ? Elle hésite entre la 1 et la 3. Il affirme la 1 plus la 3. Ces profils correspondent respectivement à trois bières, l’Abbaye des Rocs, la Montagnarde et la Blanche des Honnelles. « Les bières dont la description s’applique le mieux à moi-même sont celles que je préfère. Je les bois cependant en fonction des saisons. » Lorsque les premiers froids sont dans l’air, le baromètre bièreux de la belle du houblon se manifeste. « L’hiver commence pour moi le soir où je bois ma première Abbaye des Rocs. La Blanche des Honnelles devra attendre le prochain été. La Montagnarde a été baptisée du nom des habitants de la cité de Montignies-sur-Roc. Je n’ai rien en commun avec la description de cette bière. Et je ne la bois pas volontiers. Heureusement, il y a beaucoup de gens qui sont d’un autre avis. Je n’en bois pas, mais je la brasse souvent. Car nous en vendons beaucoup. » (Rire)

Philadelphie

À la Brasserie de l’Abbaye des Rocs, le travail est partagé équitablement. Les années précédentes, Nathalie s’occupait de la production et Georges de l’administration. Jusqu’à ce qu’il en ait assez de toute la paperasserie. « Depuis lors, nous avons échangé nos jobs. Et je me plains déjà. (Rire) Je n’étais pas prédestinée à l’administration. Heureusement, nous travaillons côte à côte en période de brassage. Nous nous complétons très bien. Et nous ne nous disputons même pas ! »

Il y a cinq ans, il s’en est fallu de peu que Nathalie Eloir quitte la Belgique en compagnie de son Georges. « Nous en avions marre de la mentalité et de la politisation de la vie en Wallonie. Nous voulions aller à Philadelphie, pour y lancer une microbrasserie. Un jour, en rentrant de vacances, je suis allée au jardin. Notre vue sur la vallée avait fait place au mur aveugle d’un hangar. Le fermier l’avait planté là pendant notre absence. Nous en avions vraiment plus qu’assez.  Nous voulions partir. Notre voisin d’en face a glissé dans la conversation le fait que la propriété où nous nous trouvons aujourd’hui était à vendre : au début de la rue de la brasserie. Nous y passions des tas de fois par jour et n’avions rien remarqué. Le hasard n’existe pas. J’ai dit : ou on l’achète et on reste ici, ou on part. Nous avons vendu la maison avec vue sur le hangar. Et au lieu de Philadelphie, c’est pour le début de la rue que nous avons déménagé. »

Qui veut voir ce qui a retenu le couple de la Brasserie de l’Abbaye des Rocs à Montignies-sur-Roc peut venir y jeter un œil chaque dimanche entre onze et treize heures. Le moulin du douzième siècle est un parfait décor hivernal pour un apéritif à la bière. La petite Honnelle, une des deux rivières qui ont donné leur nom à la commune dont la localité fait partie, arrose par la Cascade du Moulin la propriété que Nathalie et Georges ont achetée. La brasserie, un kilomètre plus loin, fait aussi partie du Parc Naturel des Hauts Pays. Les mineurs du Borinage et du Nord de la France venaient jadis littéralement respirer dans ce poumon vert. Depuis que les mines ont fermé, on peut encore le faire au figuré autour d’un verre de bière.

À saute frontière

Parmi toutes les bières qu’ils brassent, Nathalie aimerait faire goûter la toute dernière. Problème : il n’en reste qu’une petite bouteille. Nous la partageons en trois. « Il y a six mois, nous avons décidé de chambouler notre Abbaye des Rocs blonde, entre autres en changeant de levure. Nous en avons fait la Passe Tout Outre de 6,5 degrés. Pourquoi ce nom ? À seulement deux kilomètres d’ici, vous passez d’un seul pas la frontière. Vous pouvez aussi dépasser les frontières de la consommation de bière. (Rire) La bière comprend quatre houblons, dont un wallon. Luc Lagache, le seul cultivateur de houblon de Wallonie, est toutefois un Flamand. Il m’avait raconté qu’il avait une nouvelle variété et demandé si je voulais l’essayer. L’échantillon était tout juste suffisant pour deux brassins. Nous voulions une bière rafraîchissante, désaltérante et goûteuse, avec un caractère houblonné. Je vous en prie, ne l’appelez pas IPA. Nous ne participons pas à la surenchère de houblon. Nous sommes des brasseurs belges. Il n’y a pas la moindre raison de copier les Américains. Je crois que nous avons réussi à brasser une bière qui désaltère à chaque moment de la journée. On y goûte le pur malt. Nous n’y ajoutons aucun sucre. Cette petite touche ? L’arôme du houblon. Pas trop. Il ne doit pas s’accrocher au palais. Nous tendons à faire des bières équilibrées. Ni trop épicées, ni trop houblonnées. Quand on goûte une de nos bières, on doit en conserver un souvenir agréable en bouche. Être tendance, dans la hype, ne nous intéresse pas. Notre distributeur nous dit que quand un client nous découvre, il reste fidèle. C’est bien possible. Le succès de la Passe Tout Outre nous a quand même étonnés, car la blonde n’est pas notre spécialité. Il y a eu un petit problème avec l’étiquette. Personne n’a semblé s’en soucier. Toute la bière s’est vendue sans étiquette. »

Sans etiquette

Après toutes ces années, la Brasserie de l’Abbaye des Rocs commence seulement à être reconnue par les amateurs de bière wallons. « Les gens d’ici ne voulaient rien savoir de nos bières. Ils ne buvaient que de la Jupiler. (Rire) C’est pourquoi dès le départ mon père a exporté sa bière vers l’Italie et le Canada. Aujourd’hui, quatre-vingts pour cent de nos bières partent à l’étranger, quinze pour cent en Flandre. En Wallonie, cela commence petit à petit. Comme si c’était une tendance ou qu’ils avaient vu nos bières à l’étranger. Les premières années, on ne voyait pas un chat. Depuis notre Passe Tout Outre sans étiquette, les barrières sont levées. Nous n’en avons plus en réserve et tout le monde en veut. Ça n’a manifestement pas fait de tort que certains aient découvert que la Brasserie de l’Abbaye des Rocs se situait plutôt bien dans le classement de RateBeer. »

L’avenir de Nathalie Eloir, la Montagnarde qui ne boit pas de Montagnarde, s’annonce teinté de rose. « Même si en ce moment c’est un peu l’enfer. Nous sommes victimes de notre succès. En septembre, nous aurions pu vendre vingt-six palettes de bière en plus, si nous en avions eu la capacité. Nous n’arrivons pas à suivre. Heureusement, le financement de notre extension est bouclé. Nous avons planché dessus tout un an. Les cuves de fermentation sont déjà commandées. Bientôt, nous pourrons brasser trois fois plus qu’actuellement. Je peux enfin rassurer nos clients : en 2017, ils pourront compter sur plus de bière de notre part. »

Katrien Bruyland
@epicuralia

Mise au jour en ligne mars 2017 – copyright texte et photos @epicuralia
Première publication dans Bièrepassion Magazine n°74, décembre-janvier-février 2017

hopbelle

Belle du Houblon

Cette série de portraits, parue sous le titre générique de Hopbelle, est un clin d’œil féministe aux cônes ou fleurs de houblon (hopbellen) qui donnent à la bière son caractère relevé. Certaines de nos Belles du Houblon sont véritablement nées dans la bière belge. D’autres ont ressenti plus tard l’appel de la vocation. Aussi différentes et variées que nos bières, leurs histoires contribuent à y apporter finesse, élégance et chaleur humaine.

This post is also available in: NL